LA LUMIÈRE DANS LES TÉNÈBRES, ENTRE TERRE ET CIEL, ARNICA.

La lumière rend visible notre monde mais demeure imperceptible. L’ombre la révèle à nos yeux.
Lorsque l’obscurité se dépose en voiles sur elle, elle se matérialise dans les couleurs, dans un jaune très clair tout d’abord. Puis avec l’accroissement des ténèbres, les couleurs lumineuses se densifient, se teintent de chaleur,  vibrent dans les oranges jusqu’au pourpre magenta et s’éteignent dans la nuit.   

 

Noël. Alpes, Col de la Madeleine, Massif de la Lauzière. 1800m.

La nuit de l’hiver s’étend. Un blanc laiteux voile l’horizon et le flanc des pics montagneux. Un vent glacial soulève les neiges, efface les empreintes oubliées des loups.
La terre enveloppe la vie sauve en son sein. Le rhizome nourricier d’Arnica semble y ramper comme une scolopendre, ses longues pattes racinaires, nues et claires recherchent l’humus, se lient à la roche. Son corps porte les cicatrices de ses ascensions en plein air. Dans les ténèbres, il en conserve le souvenir et l’amertume : il dissimule des essences de lumière.

 

De la Pentecôte à la Saint Jean.

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L’alouette s’égaye dans le ciel limpide. Le vent s’engouffre entre les arêtes granitiques et laisse une rumeur de marée lointaine. Dans le chaos des rochers, quelques névés intimident le printemps. Deux mamelons arrondissent le flan Sud du massif. Ils sont marqués par la rigueur de l’hiver mais témoignent de la vie triomphante. Lumineuse, elle captive le regard : le bleu roi des gentianes, l’or vif des renoncules.
Arnica a quitté la nuit bienfaisante de sa terre, elle suit l’appel du soleil. Entre les herbes rudes et les pierres acides, le sol s’ouvre, laisse apparaître des rosettes au velouté clair. La lumière s’achemine dans le duvet siliceux, souligne l’arrondi du feuillage. Les ténèbres se retirent devant l’éclat du jour et déposent un halo pourpre sur la berge des feuilles.
Arnica porte la détermination de sa terre. A l’étoffe un peu lâche du limbe, elle impose le fil rigide des nervures : le feuillage s’incurve dans un geste enveloppant,  le bouton floral est blotti au cœur de la rosette.  Les feuilles opposées forment une coupe protectrice.

 

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Le cri du faucon pèlerin se perd dans le silence minéral. Le rose des renouées, les pensées sages et les benoîtes aux fruits échevelés adoucissent l’austérité du paysage.
Arnica grandit. Comme les feuilles, le bouton floral couronné de pourpre émerge de l’ombre, la cime de la tige qui l’élève, elle aussi se teinte de nuit. Lorsque la lumière naissante dévoile les ténèbres, la couleur pourpre apparaît : nous sommes à la Genèse des mondes.

La Nuit protectrice, mère de toute substance et la Lumière, porteuse de forme et de conscience accompagnent Arnica depuis l’origine. Arnica, enfant des loups, croît entre lumière et ténèbres.

Dans l’obscurité du sol, elle s’enracine sur la roche granitique à la lumière du quartz.
Dans l’horizontalité et les ténèbres de la terre,  son rhizome conserve des essences de lumière.
Et lorsqu’à l’air libre, la lumière du jour s’achemine dans son duvet siliceux, la nuit pourpre  enveloppe le feuillage, la tige, le bouton.

Bien que réflecteur de lumière, le feuillage d’Arnica porte l’empreinte de la terre et de la nuit.  Il reste ancré au sol ;  stable, il protège le bouton floral.  Les rares feuilles qui quittent la rosette et s’élèvent, ne se métamorphosent pas.  Elles ne sont pas découpées, ciselées par la lumière pourtant intense,  elles demeurent pleines et enveloppantes. Elles poursuivent la tâche qui leur a été assignée par la terre : préserver la vie, la fleur en devenir, l’idée en devenir. Elles accompagnent le bouton dans son ascension. L’obscurité chaude et protectrice couve encore l’enfant avant qu’il ne s’adonne pleinement à la lumière.

 

La Saint Jean.

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La montagne s’anime sous les ailes bourdonnantes des insectes, le blond des graminées roussit sur la pierre chaude, la crépide dorée se consume. La terre expire, la lumière est à son apogée.

Sur la tige d’Arnica, les feuilles opposées forment un calice, elles offrent les boutons aux nues. La fleur s’incline pour remercier sa terre et dresse ses premiers rayons vers la lumière. Le capitule émerge du pourpre, se déploie dans un jaune solaire. Il vibre de chaleur. Les ligules s’allongent en un mouvement désordonné, certaines honorent le soleil, d’autres saluent leur terre.
De la périphérie vers le centre, les tubules d’Arnica s’épanouissent ; la lumière se fait de plus en plus épaisse, elle s’incarne. Au cœur de la fleur, le jaune prend une teinte orangée, il marie lumière et obscurité dans les cinq pétales des fleurons. Les fruits mûrissent dans l’ombre stable du réceptacle. A l’aisselle des feuilles et du capitule, deux bourgeons pourpres annoncent déjà de nouvelles fleurs solaires.

Arnica rayonne mais sa plénitude et sa chaleur émanent des Ténèbres. La fleur éclose semble suivre la course du soleil. Sur les flancs des montagnes, elle ne réfléchit pas la lumière comme les renoncules, elle est animée d’une lueur propre. Elle éclaire la nuit, elle éclaire les pentes rocheuses lorsque le ciel est couvert. Comme Prométhée, elle a fait vœu d’apporter lumière et chaleur à l’humanité  quels que soient les chaos qui assombrissent la terre. Sa tige demeure ferme contre les vents et les intempéries, soutenant le jaune oranger du capitule : Arnica, soleil de l’ombre et des terres malmenées.
Dans cette volonté commune, chaque pied d’arnica prend un caractère singulier : les ligules désordonnées des capitules dessinent des personnalités différentes, les feuilles opposées décussées adoptent parfois un rythme alterne ;  les bourgeons des rameaux secondaires généralement au nombre de deux, peuvent être uniques ou multiples…  Cette altérité renforce le caractère solaire et individuel de la plante.
Arnica est le siège d’une vie animée. Dans les pelouses alpines, elle repousse les ruminants par ses arômes mais elle accueille les animaux de l’air : papillons, coléoptères et autres insectes volants. Cette vie du dehors est parfois intrusive. Lorsque les larves de la mouche Tephritis prospèrent au cœur des capitules, les fleurs désorientées ne peuvent plus s’ouvrir à la course du soleil : elles émergent de l’ombre sans cohérence. Rongée de l’intérieur par une énergie animale non maîtrisée, Arnica ne rayonne plus, ne peut plus dispenser ni chaleur ni lumière. Elle est à l’image de l’homme malmené par la vie du dehors, s’égarant dans ses propres ténèbres.

 

Fin et renouveau.

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L’alouette s’est tue. Arnica brûle d’un feu intérieur. La fleur couve le fruit, transmet la vie à la graine. La douceur des pappus est en écho avec le velouté des rosettes de printemps mais l’obscurité gagne. L’été s’achève. La tige et les feuilles se teintent d’un brun rouge, elles se consument de la cime jusqu’à la terre. Sur le flanc de la montagne ne demeurent que des charpentes dignes et exposées.

 

Arnica partage un lien profond avec l’homme.
Dans l’obscurité de l’hiver et l’intensité des éléments, sur les terres rudes et escarpées, la plante connaît les assauts de la vie extérieure et la nécessité de protéger la vie du dedans.
Elle naît dans la nuit de la terre, s’édifie à la lumière des mondes, devient féconde dans la chaleur solaire. Mais Arnica appartient avant tout à cette terre, elle a touché la lumière qui se cache dans la pesanteur des roches. Elle ne peut s’élever nulle part ailleurs.
Entre lumière et ténèbres, elle rayonne d’un feu mat, un feu qui croît avec force et courage, un feu qui sait que rien n’est jamais acquis… Elle est là pour accompagner l’homme dans son incarnation terrestre, pour le soutenir dans ses épreuves, le relever de ses chutes.
Dans la chaleur de l’obscurité, elle panse ses traumatismes, apaise son corps douloureux, protège la vie,  réchauffe le sang.
A la lumière de la silice,  elle consolide et éclaire les structures, rétablit la cohérence des tissus, réinstaure des limites.
Par le feu qui l’anime, elle aide l’homme à habiter sa terre, à demeurer debout, à rayonner dans la chaleur du cœur. Elle l’escorte vers sa destinée solaire.

 

Eléments historiques et botaniques par Jean-Georges Barth.

Au début du XIVième siècle, arnica été appelée « arnich » Ce nom dérive du grec « ptarmicos », qui fait éternuer, une allusion aux propriétés sternutatoires de la plante. Au XVième siècle, la plante était connue en basse-Saxe, sous le nom de fleur du loup (« Wulveleie » ou « Wolferlei », « Wulfsblom ») ou encore de louveteau (« Wolferly »). Plus tard, les noms évocateurs du loup sont devenus « Wohlverleih » qui signifie « pourvoyeuse de bien-être ». L’origine de ce nom est incertaine et l’étymologie ne trouve aucun lien avec les premiers, sinon une ressemblance formelle (paronomase Wolf – Wohl). Ces appellations témoignent de sa réputation ambiguë : comme le loup, un animal mythique, tantôt solaire, tantôt associé à l’obscurité du mal, arnica est une plante protectrice et thérapeutique, mais aussi une plante magique et maléfique. Elle a reçu bien d’autres noms : en raison de ses qualités aromatiques, elle fut appelée « nard de Lobel » ; on l’a aussi appelée « plantain des Alpes », « tabac des Vosges » ou encore « Engelkraut » (herbe angélique) car en médecine populaire elle fut un polychreste réputé et dès la fin du XVième siècle, arnica était célébrée comme la panacée des chutes.

 

Comme le font souvent les plantes de montagnes, de latitudes ou de saisons froides, Arnica renforce son lien avec la terre par son rhizome, grâce auquel, elle est vivace. Le rhizome est une tige retenue sous terre pourvue de racines adventives. Ce rhizome se ramifie, constitue un véritable réseau et permet la multiplication végétative de la plante. Cette possibilité est très importante pour la survie d’arnica, car la brièveté de la période d’activité biologique en haute montagne n’est favorable, ni à la maturation, ni à la germination des graines. Les racines d’arnica sont des sortes d’axes nus et lisses, longs de 15 à 20 cm, à peine ramifiées et seulement à leur extrémité, dures, solides, pauvres en poils absorbants. L’appareil souterrain est l’organe de la plante le plus riche en huile essentielle (essence de lumière).

 

Arnica aime les sols granitiques des hautes montagnes primaires, Alpes, Vosges, Massif Central et Pyrénées. Elle aime la silice, le sable et la légère acidité des sols pauvres tourbeux et humides qui tendent à s’assécher après la fonte des neiges. Elle aime les contrastes des endroits découverts, l’intense lumière d’altitude, le vent, la pluie, les grandes amplitudes journalières et saisonnières. La silice est le constituant majeur, qualitativement et quantitativement, de la croute terrestre et du sol. Le quartz en est la forme cristallisée, stable, quasi immuable. Arnica s’enracine pour ainsi dire dans cette lumière du quartz.

La silice est le récepteur de forces cosmiques lointaines de Saturne, de Jupiter et de Mars au travers de celles du soleil. Ces forces influencent toute la plante, en particulier la racine (Steiner, GA316, GA327). Elle capte la chaleur (Saturne) et la lumière (Soleil). Les feuilles les plus jeunes dressées et enveloppantes ainsi que la couleur des fleurs évoquent l’influence de Jupiter. La silice renforce la robustesse des tiges et leur résistance aux vents les plus violents ; de même les nervures principale et secondaires constituent une armature contraignante des feuilles (influence de Mars).

Il est démontré pour certaines plantes que la silice est responsable de la formation de trichomes (poils, papilles, écailles). Il est permis de penser que dans le cas d’arnica, la formation des poils est l’expression concrète de l’influence de la silice, ce qui justifie l’image de duvet siliceux.

 

Le capitule d’arnica qu’on appelle communément « fleur » est en réalité une inflorescence fortement condensée. Le capitule est grand (jusqu’à 8 cm de diamètre). Il est limité, par deux rangées de bractées lancéolées, vertes teintées de pourpre à leur extrémité et poilues sur les parties exposées à la lumière. Le capitule rayonne et comporte, d’une part, de grandes ligules périphériques unisexuées femelles, en nombre réduit et de symétrie bilatérale et, d’autre part, de nombreuses fleurs tubuleuses centrales hermaphrodites, pentamères, à symétrie radiaire. La floraison des fleurs tubuleuses commence par la périphérie et gagne progressivement le centre (cinétique ascendante).

Les ligules jaunes d’or ont une fonction de protection et d’affichage mais ne forment pas de graines fertiles. Elles dérivent de la transformation des fleurs tubuleuses et leur grande taille résulte de la perte des étamines. Les fleurs tubuleuses sont très simples : l’ovaire (infère) est surmonté, d’une part, d’un calice réduit à des poils raides visibles entre les fleurs en bouton, et d’autre part, du tube de la corolle. Leur couleur jaune orangé est plus soutenue que celle des ligules. Le fond du tube est pourvu de nectaires et les parties libres des pétales portent de nombreuses glandes productrices d’huile essentielle. Les anthères des 5 étamines sont soudées en un tube à l’intérieur duquel elles déversent leur pollen avant la maturité du style. C’est alors seulement que le style grandit, traverse le tube des anthères et pousse le pollen vers la lumière : un geste d’offrande aux pollinisateurs. Le fruit est un akène, un fruit sec, indéhiscent, allongé (5 mm), acuminé à ses extrémités, noir à maturité, hérissé de poils courts et à peu près quadrangulaire. Son pappus, un dispositif de 30 à 40 poils allongés, lumineux, blancs, raides permet sa dissémination par le vent. L’envergure de la zone de vol n’est pas très étendue (< à 6 m). La germination est favorisée par la lumière et une température fraîche (< 25°C) et commence rapidement après la dissémination des graines. Le pouvoir germinatif diminue après 2 ans. La pollinisation est principalement assurée par des syrphes (des mouches à l’abdomen de guêpe, capables de vol sur place). De petits coléoptères noirs séjournent durablement dans les capitules et se régalent du pollen. Les larves de la mouche de l’arnica (Tephritis arnicae = Trypeta arnicivora) dévorent la base du réceptacle et les ovaires de fleurs tubuleuses, compromettant ainsi la formation de graine.

L’architecture d’arnica est très simple : les feuilles basales sont amorphes retenues proches de l’obscurité humide du sol. Les entre-nœuds qui les séparent sont très courts. Deux ramifications apparaissent au niveau du tiers supérieur de la tige principale, à l’aisselle de petites feuilles opposées sessiles. Chaque ramification est terminée par un capitule. Le processus floral impose une limite très claire à l’édifice et tous les développements futurs se dérouleront dans l’espace ainsi défini. Il s’ensuit une cinétique florale descendante : la floraison commence par le capitule terminal de la tige principale, puis lorsqu’elle touche à sa fin, elle gagne avec un écart de 8 à 14 jours les capitules nés après lui et situés en-dessous de lui ; le processus finit par totalement consumer la plante. Ce motif architectural typique connaît des variations : ramifications avec capitules aux étages inférieurs, ramification solitaire ou encore ramifications disposées par verticille de trois.