L’ÉGLANTIER. Rosa canina.

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Les rosacées** traversent les âges. Rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa... La Venus de Botticelli, déesse de l’amour, sur son coquillage fécondé par la rosée, reçoit du ciel une pluie de roses ;  Aphrodite sa parente reçoit de Discorde la pomme d’or « à la plus belle ».  Eris-Eros, l’amour charnel ou la quête de l’objet manquant est à l’origine de la guerre de Troie***. Mais  tout commence à la source, à la genèse avec la pomme du jardin du paradis.

 

* Rosa Canina/Rosier des Chiens : Rosa Canina se traduit littéralement par rose des chiens. Dans son « Histoire Naturelle », Pline l’Ancien décrit la racine de l’églantier mais aussi la fleur, la feuille et la galle comme remède contre la rage et contre les morsures de vipères et de scorpions. Canina est inspiré de Kynos, racine,  que l’on retrouve dans kynnorrhodons, qui donna ensuite cynorrhodon, le fruit de l’églantine. Les espèces d’églantier sont multiples (caninae, Rubiginosa, tomentosa, Gallinacea, Pimpinellifolia, Cinnamomea…). Les roses horticoles aux nombreux pétales sont issues de ces différentes espèces.
** Rosacées : Tous nos arbres fruitiers appartiennent à la famille des rosacées (pommier, prunier, abricotier, pêcher, poirier…). Les rosacées sont la plupart du temps ligneuses (arbre). Lorsqu’elles sont herbacées comme l’aigremoine, l’alchémille ou la reine des prés elles sont vivaces, jamais annuelles.
***Guerre de Troie : Les noces de Thétis et Pelée sont célébrées sur le Mont Pélion. Tous les dieux sont présents sauf Eris/Discorde  qui n’a pas été invitée par crainte qu’elle ne trouble la fête. Vexée, elle surgit dans la salle du banquet et jette une pomme d’or au milieu des convives avec l’inscription « à la plus belle ». Héra, Athéna, Aphrodite, les trois déesses primordiales, sont sélectionnées par l’assemblée comme « plus belles » mais ne peuvent être départagées. Zeus les envoie sur le mont Ida se faire juger par le berger Pâris, prince de Troie.  Voulant triompher, Héra promet à Paris l’empire du monde, Athéna la victoire des combats guerriers et  Aphrodite l’amour de la plus belle femme. Aphrodite, choisie par Paris, remporte la pomme d’or. Paris obtient alors d’être aimé d’Hélène, épouse de Ménélas, et l’enlève avec l’aide d’Aphrodite. Ils se réfugient à Troie. La guerre de Troie va durer dix ans : Il faudra dix ans à Ménélas pour reconquérir Hélène et dix ans de plus à Ulysse pour retrouver sa patrie. Ces différents récits sont contés par Homère dans l’Iliade et l’Odyssée.

 

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Bien avant la rose et l’églantine paraissent la feuille et l’épine. Buisson épineux, buisson ardent dicte la loi de ce qui ne peut être franchi, de ce qui doit être respecté, s’incline pour montrer  l’exemple, courbe son épine. Avant de se tourner vers le ciel, il se tourne vers la terre et nous enseigne à labourer notre sol sous le soleil ardent, à cultiver notre terreau, humblement. Il se lie au minéral intensément, entraîne ses racines dures jusqu’aux chaleurs souterraines, et s’élève en rameaux. Les feuilles s’émancipent de la terre et de l’humide mais portent en elles le souvenir de la racine. Vigoureuses, elles se divisent en folioles robustes aux nervures marquées. Bien qu’elles  s’ouvrent  au cosmos, elles participent à la présence de l’axe et à la détermination de l’ensemble. Le buisson touffu ne se disperse pas mais se laisse pénétrer par les voies du ciel et créneler de lumière. A fleur de peau, les aiguillons* jeunes sont rouges et vifs puis laissent glisser le diable** et prennent la couleur du temps. Lorsqu’ils deviennent mémoire, l’épiderme a gagné en or et en âge et la tige frêle qui s’accrochait au vent a grandi en bois. Elle n’est plus troublée par la brise ni ébranlée par l’orage.  Sur le chemin d’épines qui aiguillent et aiguillonnent, notre terre n’est plus en friche, elle s’ameublit, se discipline devient féconde.

 

*Aiguillons : L’églantier ne possède pas d’épines mais des aiguillons courbes caractéristiques. Les épines sont des métamorphoses d’organes ou de parties d’organes (Epine vinette, prunellier…), elles sont de vraies pousses terminées par une pointe et peuvent dans certains cas produire des feuilles. Les aiguillons sont des productions de l’épiderme, des poils hypertrophiés qui  se détachent sans peine du rameau.  L’aiguillon donne l’âge du rosier. Il est rouge feu sur les tiges jeunes la première année, brun la seconde année, gris la troisième, puis tombe.
**Diable : Une légende allemande raconte que lors d’une dispute céleste, le diable qui jalouse Dieu se hasarde à monter au ciel.  Il s’aide pour grimper, des aiguillons de l’églantier,  qui forment des échelons. Pour l’empêcher de venir, Dieu souffle sur l’arbuste dont les branches s’inclinent vers le sol. Le diable glisse alors jusqu’à terre et dans sa chute retourne les épines du rosier vers le sol. Les aiguillons de l’églantine sont depuis ce jour dirigés vers le bas.

 

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Le jour se crée. Aurore aux doigts de roses soulève le manteau de brume. De fines gouttes de rosée semblables aux étoiles se déposent sur l’églantier. Nulle mélancolie*, nous sommes au premier matin du monde. Le Soleil  et Venus** embrasent la plaine. La rose n’en finit pas de se préparer à être belle. L’enfant émerveillé chuchote à l’étoile du berger : « S’il vous plaît, dessine-moi… la fleur».  La fleur est auréolée d’étoiles mais ceinte d’une seule, particulière, née de la métamorphose d’une feuille, d’un rythme, d’une respiration, d’un battement. L’étoile-sépales n’est pas à six mais à cinq branches, elle n’est pas la rencontre de deux mondes opposés, elle embrasse le monde unifié, rassemble l’intérieur et l’extérieur par un sépale médian***. Couvert par ce manteau soyeux, le cœur du monde s’arrondit. Il y eut un soir, et il y eut un matin, un souffle d’air infime. L’étoile-sépale qui enveloppe libère son étreinte et déploie ses rayons. En son centre la fleur est vierge et fragile,  à peine éclose. Les trilles du rossignol**** surplombent le silence ; la rose blanche accueille et s’abandonne. En son sein les étamines brûlent comme la flamme, irriguent l’or du pistil qui couve plus bas. L’abeille se joint à l’union et féconde l’invisible. La fleur frémit, les cinq pétales en cœur exhalent un parfum subtil puis se dispersent, emportés par le vent*****.

 

* Wild rose : Fleur du Dr Bach issue  de la rosée matinale recueillie sur la rose. Utilisées dans le cadre de  dépression, mélancolie, apathie.
** Vénus : Etoile du berger et déesse de l’amour. Astre le plus brillant du ciel, observable juste avant le  lever du soleil.
***Les cinq sépales forment le calice.  Le tube du calice est constitué des 5 sépales soudés. Il protège les organes sexuels de la plante et est tapissé au-dedans par de longs poils  soyeux. Les pistils ou organes femelles sont suspendus par leurs ovaires aux parois duveteuses. Plus haut, les  sépales se dissocient en lanières. Ils se réunissent autour des pétales avant leur éclosion. Les sépales sont  disposées selon un schéma spiralé et se chevauchent : « Ils sont cinq frères, nés le même jour, deux sont barbus, deux sont imberbes et le cinquième n’a qu’une demi-barbe… qui sommes nous ? »  Les deux sépales extérieurs sont « feuillus »et  évoquent fortement la métamorphose de la feuille. Les deux sépales intérieurs sont « vierges », à l’état originel. Le sépale intermédiaire porte son bord extérieur feuillu  et son bord intérieur vierge ; il fait Un entre extérieur et intérieur qui ne sont plus opposés ni  dissociés.  On retrouve cette symbolique dans le pentagramme, figure des dicotylédones. L’étoile unifiée à cinq branches est à l’image de l’homme, le macrocosme est établi dans le microcosme.  A l’inverse, l’hexagramme ou étoile à six branches est une forme duelle composée de deux triangles qui s’interpénètrent. Il est le symbole de l’équilibre entre deux mondes, entre le ciel et la terre,  entre l’eau et le feu. Il est l’emblème des monocotylédones, plus anciennes.
**** A son retour migratoire d’Afrique,  le rossignol mâle fait entendre son chant nuptial. C’est à cette même époque que fleurit l’églantier. La légende raconte qu’un jour de printemps les fleurs s’ouvrirent avant l’arrivée du Rossignol. Le Rossignol, persuadé d’être le promis et géniteur de l’églantine se crut trompé et se jeta sur le buisson d’épines. Il batailla jusqu’à en mourir et teinta de sang les roses. Aujourd’hui encore,  sur un même arbre, on peut voir parmi les fleurs immaculées des fleurs teintées de rose.
***** Les pétales de l’églantine sont en forme de cœur. Ils ne fanent pas, ils tombent ou sont emportés par le vent.

 

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Les étamines* incandescentes se replient comme la brindille, prennent la couleur de la terre et déposent leur filet protecteur sur le foyer. Le calice couronné de l’étoile-sépale se scelle et protège le feu intérieur. La chaleur est si intense que l’enveloppe rougeoie, l’arbre entier se consume. Son feuillage dense s’éclaircit, l’écorce est mise à nu.  Commence alors une  longue traversée du désert, étape nécessaire à la maturation du fruit.  Les entrelacs de rameaux se laisse bientôt  visiter, sonder par le commun. Les étoiles-sépales tombent une à une supplantées par les bédégars*, étoiles échevelées qui abritent des vies étrangères. Mais la nouvelle est bonne et fait foi, fondée sur le respect mutuel et la réciprocité, équilibre entre les forces du dedans et les forces du dehors.  La loi extérieure que dictait la muraille épineuse est franchie, se transforme en une loi intérieure d’accueil et de tolérance.

 

*Etamines : Organes mâles. Les étamines sont attachées par deux et encerclent le pistil ou gynécée. Dans le cadre des roses horticoles aux nombreux pétales, les pétales sont issus de la métamorphose des étamines.
**Bédégar : Galles riches en tanins spécifiques à l’églantier. Elles sont  provoquées par la présence de cynipides (ordre des guêpes et abeilles)  qui pondent  leurs œufs sur la plante hôte. L’églantier réagit à la présence des œufs par la formation de cellules végétales.  Les tissus prolifèrent jusqu’à envelopper complètement les larves, les mettent à l’abri d’éventuels prédateurs, et assurent même leurs subsistances par la production de cellules végétales à l’intérieur de la cavité protectrice. Pour quitter leur nid et poursuivre leur développement, les larves creusent dans la galle une galerie.

 

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Sur le chemin de la connaissance, le travail porte ses fruits, le cynorrhodon* en contient une vingtaine. En temps normal, lorsque la matière s’élève, elle perd  son empreinte terrestre. Mais les fruits du cynorhodon sont durs et anguleux comme la pierre et restent marqués par leur origine. « Toute tâche est vaine qui ne se relie à la terre », témoigne l’arbre. « Le quotidien rude peut donner accès à la source et à la graine. ». Les fruits s’ajustent les uns aux autres,  et des fils de soie les relient à l’enveloppe commune de chaleur. « Toute tâche est vaine qui ne nous relie aux autres » poursuit l’arbre « et les fruits ainsi mûris prodigueront amour et  chaleur humaine ».

 

*Cynorrhodon : Le cynorhodon est un faux fruit, issu de la transformation du calice (des sépales soudés). Les douze à quinze ovaires qu’il contient ne participent pas à la formation de sa chair. Ces ovaires sont des fruits-akènes qui contiennent des ovules ou graines.

 

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L’églantier nous parle de la terre et de l’homme en quête du paradis perdu. Avant le péché originel, la rose n’avait pas d’épines, mais Eve a perdu l’innocence en goûtant le fruit défendu.  Nue et vulnérable, elle a dû se couvrir. Retrouver l’innocence amène à nous re-découvrir, accueillir notre nature humaine et notre condition terrestre afin d’éprouver notre nature divine. Dante a emprunté  ce chemin bordé d’épines, et après enfer et purgatoire a atteint la rose céleste. Progressivement, les épines n’écorchent plus mais sont des fleurs offertes sur le sentier de la connaissance, de soi. La couronne d’épines s’est métamorphosée en couronne de roses. Marie*, nouvelle Eve ou rose sans épine en enfantant l’amour, nous a dévoilé l’accès du paradis terrestre.
L’arbuste témoigne de l’évolution de l’humanité : Ses racines et son port rappellent la loi  établie par nos pères, celle qui éduque les comportements et ne peut être franchie. Mais le chemin jalonné d’épines permet de s’émanciper de la loi, chemin d’amour qu’expriment la pureté et la fragilité de la rose. La rose n’est pas seulement désirée et désirable, elle se donne au monde sans prendre le temps de vieillir. Le sacrifice permet la maturation du fruit. L’arbre  concède, accueille,  s’ouvre tout comme l’homme expérimente aujourd’hui l’amour fraternel. Puis l’amour est vécu, offert  jusqu’à la passion. La flamme pénètre les fruits différenciés qui s’incarnent dans l’Un et forment un Tout sous la voûte de chaleur du cynorrhodon : image future de l’homme ? L’églantier n’a pas révélé tous ses mystères.

 

*Marie : Marie est appelée rose mystique, rose sans épine : l'Immaculée Conception ou Conception Immaculée de Marie, signifie qu’elle fut conçue exempte du péché originel. Bernard de Clairvaux écrit : « Marie a été une rose blanche par sa virginité, vermeille par sa charité, blanche par sa chair, vermeille par l'esprit, blanche par la pratique de la vertu, vermeille par l'écrasement du vice, blanche en purifiant les passions, vermeille par l'esprit en mortifiant les appétits charnels, blanche par l'amour de Dieu, vermeille par sa compassion pour le prochain ». Marie est apparue à Bernadette Soubirous, à Lourdes,  au milieu d’un églantier en fleurs, une fleur d’églantine posée sur chaque pied.

 

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Nos doigts sur la rose effleurent la fraîcheur et la grâce. La fleur est vulnérable et vulnéraire, elle ne vieillit pas, son huile prévient l’altération du temps sur nos visages. Le cynorrhodon, concentré de vitamine C,  gorgé de chaleur, rayonne de soleil. Il protège nos corps des infections, des parasites et stimule notre métabolisme au cœur de l’hiver.

Les propriétés médicinales de l’églantine et de son fruit  sont riches mais la rose soigne le coeur et l’esprit, bien avant le corps. Elle rétablit l’homme sur sa route, ravive sa chaleur, affermit sa volonté. Elle éclaire les profondeurs de sa nature, panse les blessures de l’âme, restaure l’équilibre et le rythme. Elle  permet à travers les siècles et en chacun d’entre nous la maturation des fruits Eros, Philia , Agape*.

 

* Eros : Amour-Désir.  Philia : Amour fraternel.  Agape : Amour Inconditionnel.

Bibliographie :

De mémoire d’Eglantine. Bernard Bertrand. Le Compagnon Végétal.

Rose sauvage. Christina Kiehs-Glos. Aethera.

L’Homme et les plantes médicinales. Wilhelm Pelikan. Tome1. Triades

La Plante, une approche de sa vraie nature. G.Grohmann. Triades.

L’enfant et son jardin se créent. Olivier Coutris. IFEMA

Plantes et Cosmos. Ernst-Michael Kranich. Triades

La Métamorphose des plantes. Goethe. Triades.

La Bible. Tob. La Genèse.

Le Petit Prince. Antoine de St Exupéry. Folio Junior.

La mythologie grecque et romaine. Catherine salles. Hachette littératures.

Dante. La divine comédie. Flammarion.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Rosa_Mystica