"Histoire de soins". Marion, patiente.

L'effleurage rythmique du ventre.

"L'effleurage rythmique du ventre réalisé par Sophie, est un massage qui me reconnecte en profondeur à moi-même et aux éléments naturels. Cette expérience m'impressionne, dans le sens où l'émotion auditive, l'émotion visuelle et l'émotion sensitive ressenties pendant mon soin, s'impriment en mon for comme le précieux souvenir d'un endroit où tout est mystère et beau en moi.

Au commencement je suis allongée sur la table de soin. Les yeux fermés. Enveloppée dans de lourds draps de lin. Au chaud dans ce cocon végétal, je suis bien, en confiance, je commence à lâcher mes tensions. Au loin j'entends les tintements des flacons d'huiles essentielles. Sophie prépare le mélange de mon massage. Moi, j'entre en conscience avec mon corps.

Sophie écarte tout doucement les pans des draps qui entourent mon ventre et les arrange pour laisser à l'air libre juste cet espace de mon corps. Les frottements du tissu glissant les uns sur les autres, ce bruissement "crissant" me rappelle celui des petits cailloux mouillés de la plage : alors ma réalité change.

Je suis allongée sur une grève tout au bord de l'eau. Enroulée dans ma serviette, je suis bien. Seul mon ventre est en contact avec l'air. Lentement, deux mains huilées glissent sous mon dos à hauteur des reins. Elles me soulèvent de quelques centimètres puis descendent jusqu'à mon bassin et reposent mon corps sur le matelas. Les mains s'échappent, remontent, re-touchent, re-portent, re-glissent ; s'échappent, remontent ...

Ces mouvements ondulatoires me font penser à une vague qui se glisserait sous moi puis repartirait à la mer. Après une dizaine d'effleurages rythmiques réalisés avec lenteur et douceur, mon corps se transforme en vague. Il est la mer et vit sa houle avec plaisir.

Le mouvement s'arrête.

Les mains de Sophie se posent sur mon ventre et massent en cercles selon un rythme métronomique. Et c'est alors tout un monde qui s'ouvre à l'intérieur de moi. Comme si mon ventre était l'Univers et que j'allais à sa découverte. Je me penche au-dessus de cet espace inconnu et j'attends de voir les images qui vont naître à mon esprit. J'apprends aussi à aimer cette partie de moi si "présente" quand on est FEMME, et plus consciente grâce à la douceur du toucher de Sophie et à son écoute sensible et profonde.

Le mouvement s'arrête.

Les mains referment les pans des draps. L'expérience est imprimée en moi comme un cadeau. La nature est en moi. Je suis la Nature. Elle est ma ressource. Je suis sa ressource.

Je suis une Femme et ce massage du ventre me rend Sacrée."

Marion

 

"Histoire de soins" Emmanuelle, patiente. 

« J’ai ressenti comme une première « enveloppe » autour de moi avant même de commencer le soin. Au moment de l’accueil, attentif, chaleureux et bienveillant je me suis complètement laissée aller dans le moment présent : choisir une huile essentielle en fonction de ce que son parfum suscitait en moi, ressentir mon corps, mon enveloppe corporelle et mon intérieur, les émotions, les sensations, «les images vibrations »…

J’ai vécu ce soin comme la souvenance d’une douceur, un long et doux bercement que j’aurais connu au début de ma vie. Cette sensation sereine et sécurisante m’a fait revivre comme des expériences anciennes, l’enfant intérieur en moi les reconnaissait dans un abandon total et confiant.

Je me sentais en pleine conscience et à la fois comme « détachée », légère… détachée parce que le mental est passé au second plan, au repos.

Dans ce contexte j’ai été surprise de l’apparition d’une idée claire quant à mes choix professionnels à venir, tout ceci s‘harmonisant tranquillement et au plus près de moi-même. »

Lettre de Benoît, patient

« […] Un grand merci pour le soin prodigué ce samedi 4 mars 2017. Tout d’abord une qualité d’accueil et d’entretien pré et post séance, une qualité de prise en charge de ma personne corporelle à travers la mise en place et le déroulement paisible du soin : parole, gestes, enveloppements et soulèvements qui évoquent avec le recul la houle et le flux de la mer, le clapotis et le recouvrement de la vaque, l’emmaillotement et le bercement de la mère. Sensations forte d’abandon et Dieu sait (s’il existe) que je ne m’abandonne pas facilement… re-éveil de mon entité physique et psychique, plaisirs rassurants d’être et de se re-sentir entouré, protégé.

[…] Je crois que je n’ai pas encore « tout » apprécié et réalisé de cette rencontre qui se prolonge autrement, si ce n’est que bien des choses m’adviennent ces temps –ci que je ne soupçonnais pas : des correspondances et des reliances, des opportunités et des ouvertures de toutes sortes… les clins d’yeux de la vie à ma vie, et c’est très agréable  d’entrevoir des possibles, d’oser des démarches de soins, de thérapie, d’échanges clairvoyants et bienveillants. Bref, cette entrevue laisse une trace et une empreinte que je sais déjà féconde, alors mille fois merci et belle continuation dans l’exercice de ta profession qui est tout un Art aussi ! Ce mardi 7 mars 2017 ; je t’embrasse bien cordialement et fraternellement en notre humaine condition. De tout cœur. »

"Histoire de soins" Sophie Martin, soignante.

L.est autiste, depuis septembre 2012, une fois par mois, accompagné par son éducateur, il vient « A la Croisée des chemins » pour recevoir des soins. 

« L.…  Son regard très clair que l’on ne peut pas saisir nous traverse comme si nous étions faits de vide ; il  traverse ainsi l’espace et le temps … même le moment présent ne semble pas avoir de prise. L. est hors du temps, hors espace. Il habite des feuillets à carreaux qu’il remplit inlassablement de couleurs codifiées dont le sens nous échappe.  L. a le regard si clair que je pourrais m’y perdre, mais je ne le cherche pas là.

L. sourit souvent dans la petite salle d’attente. Lorsque j’ouvre la porte, je l’accueille tout entier, je souris à ses yeux, je souris à son être qui déjà n’est plus avec moi : Il a pénétré la pièce et enlève méticuleusement ses habits. Il les pose un à un au sol dans un ordre très précis. Je regarde avec douceur son dos très blanc et la fragilité de sa peau, le roux de ses cheveux clairsemés, ses gestes mécaniques. Il a terminé. Il se relève. Il s’allonge sur la table.

Il attend.

Son corps est tendu dans la diagonale de la table et son sourire est un peu raidi. Il m’attend.

Je lui souris. J’effleure sa main avec les miennes et l’enveloppe tout entier dans les draps blancs comme on lange l’enfant ; mais L. n’est pas un enfant.  Lorsque je l’enveloppe ainsi, je reconnais son corps et l’infinie profondeur de son être. Le corps est contenu, le corps est contenant, il n’est plus perdu dans le vide de l’espace et du temps, il est là, plus présent.

Tout en moi écoute. Tout en lui écoute.

Après un long silence où la chaleur s’installe, je parle à L..

Je lui raconte les plantes. Je lui raconte leur histoire, je lui fais respirer leur parfum …  les prairies aux papillons multicolores,  la fleur gracile et ingénue de l’oranger,  les lavandes saturées de chaleur bourdonnante, le cèdre dont l’ambre réchauffe le froid de l’hiver… en même temps que les mots racontent, j’écoute L.. Je l’écoute dans la prairie, j’écoute l’enfant, je l’écoute dans la chaleur, je l’écoute dans l’hiver, et puis, je l’interroge : « L., quelle plante voudrais-tu aujourd’hui ? »

Un grand silence s’installe autour de nous. J’écoute joyeusement, j’attends joyeusement.

Je l’attends comme si nous avions tout l’espace et le temps.

Je nous enveloppe de paix jusqu’à ce qu’un chuchotement prenne vie …

J’entends : « ….néroli». (la fleur d'oranger)

Je ne peux pas m’empêcher d’être émue, la voix de L. est précieuse, elle ne se dit pas, elle se garde pour elle-même, elle ne se donne pas. Je la reçois comme un présent.

Je lui demande encore « L., que souhaites-tu aujourd’hui ?..........  le dos, le ventre, les bras… ? »

Parfois le silence s’éternise, parfois la réponse ne se fait pas attendre, parfois la réponse ne vient jamais. Mais lorsque je me trompe, lorsque je n’ai pas su écouter, la voix assourdie mais explicite revient : « …le dos ; …le dos… »

Alors mes mains se rejoignent, se reconnaissent, s’oignent d’huile chaude. J’ouvre le drap blanc et découvre le dos fragile couvert de roux. Mes mains se déposent doucement au creux des épaules, écoutent, puis descendent le long de la colonne. Le geste est lent, il respire comme une vague, s’élève puis se dépose mais n’abandonne jamais la peau.  Le corps s’anime sous les doigts, le corps se rappelle, le corps appelle, le corps ressent. Le vide s’emplit de chaleur, le silence s’emplit de chaleur,  il n’existe plus rien que la chaleur qui enveloppe le corps et les mains.

Le crâne et les pieds de L. sont recouverts d’une peau fine et diaphane mais ils sont denses et lourds comme la pierre. Il est presque impossible de les soulever. Et entre la tête et les pieds, l’axe ne se fait pas,  la tête et les pieds ne communiquent pas. Au cœur, le corps est encore incréé, comme surpris d’être là sans pouvoir être habité. Il repose comme une question.

Mais lorsque la petite fleur d’oranger rencontre l’inoccupé, le corps répond. Les paupières ne s’agitent plus, le regard bleu ne traverse plus le vide mais se tourne vers l’intérieur, les mains très tendues repoussant  généralement le contact se laissent aller furtivement dans les miennes. Je les reçois avec gratitude.

Lorsque le soin s’achève, je laisse L. seul avec lui-même. Il reste allongé un long moment. Son visage blanc dans les draps blancs s’est coloré d’un léger rose. Le vert du dehors, nimbé de soleil, ondule dans la pièce. Tout est bien. »

"Histoire de soins"  Sophie Martin, soignante.

Intervention de la croisée des chemins en Foyer d’Accueil Médicalisé pour Adultes Handicapés. 

« G. , M., A., L., A., Y....   ils m'accueillent toujours comme si nous étions jour de fête ; c’est aussi pour moi, chaque semaine, jour de fête. Avant même que je rencontre leur regard, ils savent tout de suite dans quel état intérieur je suis ...  bien avant que je puisse sentir moi où ils en sont et ce dont ils ont besoin.

Lorsque je suis joyeuse, ils sont taquins, me donnent un peu de fil à retordre, mais pas trop,  juste pour la forme... car nous sommes toujours heureux de nous retrouver. Lorsque je suis fatiguée, ils m'enveloppent de leur présence et ils s'abandonnent sous mes mains pour ne pas me donner trop de travail. Parfois ils sont fatigués eux aussi, ou tristes, ou contrariés mais ils me le communiquent simplement et demandent avec leurs yeux : «petite sœur, mets tes mains là, s'il te plaît" ou avec leur peau "Non petite sœur, pas aujourd'hui, pas ainsi, là, juste là, m’entends-tu?"

Nous vivons toujours des moments de soins étonnants...

Ils me laissent entrevoir ou surprendre leur nature profonde...   comme un clin d'oeil...  " Là, regarde, petite sœur, nous voulons bien que tu saches "

et nous sourions ensemble, ou rions.

Parfois je suis très émue par ce cadeau qu’ils me font… et eux aussi, de me l'avoir donné.

Y. ferme les yeux lorsque je découvre sa profondeur, comme par pudeur...  mais à chaque séance, il se laisse surprendre de nouveau. C’est comme s'il oubliait sous la chaleur des mains de se conformer à son personnage.

G., elle,  rit.  Elle n'est pas comme Y.; lorsqu'elle dévoile son intelligence et sa vivacité, elle le décide sciemment et me donne l'information comme si elle m'apportait le journal du matin.  Elle mène nos échanges avec aisance et légèreté.  C'est une virtuose de la dissimulation car lorsqu'elle me quitte, elle redevient cette femme-enfant, assommée par les neuroleptiques. »